L'Art de la Joie

Ces derniers temps, j'ai reçu énormément de cadeaux. D'amants, bien sûr, mais aussi de complets étrangers qui avaient aimé les mots, les images partagées, étaient touchés par ma sensibilité ou ressentaient juste le besoin de me faire plaisir.
Juste le besoin de me faire plaisir...
Sans rien demander en retour.
À chaque fois que je déballe un nouveau présent, les joues roses, le cœur chaud, je ressens une immense émotion. Pas juste de l'excitation ou du contentement, non : de la gratitude mais aussi une sorte de plénitude qui m'envahit aussitôt, et ce bonheur profond, cette joie, m'accompagne durant le jour, les jours suivants.
Ces petits (ou ces grands !) gestes changent ma vie. Ils l'illuminent, mais aussi, ils me donnent de la force, car je me sens profondément encouragée, soutenue, accompagnée.
Je suis aussi heureuse parce qu'on m'offre des cadeaux ? C'est un peu idiot, non ? Ne serais-je qu'une vulgaire matérialiste vénale ? je me demande alors que je marche sur les quais, dans ce froid mois de décembre (et oui, vous l'aurez sans doute compris, je marche énormément, et je pense en marchant, et je marche en pensant, comme le chante presque Rodolphe Burger... - Je ne prends jamais les transports en commun et n'emprunte des taxis que lorsque, sous le prénom d'Anna, je me rends à un rendez-vous avec un amant, et encore, même là, la plupart du temps, je préfère marcher. - Marcher irrigue le cerveau, mais pas seulement, marcher ramène à l'instant présent, au concret de la distance parcourue entre deux endroits, marcher est une méditation autant qu'une promenade, marcher plante dans le réel et permet la rêverie. - Des fois, je me dis qu'une des choses qui séduit le plus mes amants est que je me rends à nos rendez-vous à pieds, même si je dois traverser Paris pour cela et que c'est si rare pour une courtisane. - "Attends, mais tu viens d'où, Anna ? Tu as vraiment MARCHÉ UNE HEURE ET DEMIE ?" - "Bien sûr ! Et sans porter de culotte !" - Embrasement. Tes yeux s'assombrissent, ta mâchoire se détend légèrement. Je vois l'excitation dans ton regard et voir l'excitation dans ton regard m'excite. Feu. Feu. - Ou bien mon plus grand attrait réside dans le fait que j'ai à ce point l'esprit d'escalier ? Mais bref, assez tergiversé...)
Pourquoi être aussi heureuse à cause de présents ? me demandé-je donc en marchant sur les quais, vers les Beaux-arts, sans avoir de plan précis, juste sentir mon corps en mouvement et voir où cela me mènera. Ce ne sont que des cadeaux, du matériel. Je m'en fiche, du matériel, je suis au-dessus de ça.
J'ai vécu plusieurs vies avant d'identifier que mon kink était assez simple, et conditionnait l'ensemble de ma sexualité et le reste de mes fantasmes : ce qui me titille, m'excite, et oui, me bouleverse profondément, c'est de vivre des parenthèses hors du temps avec des hommes si généreux que j'ai envie de leur rendre la pareille.
Ce qui m'attise, ce sont les Rendez-vous d'Anna.
C'est cette excitation qui naît lors des premiers échanges épistolaires, qui enfle avant le rendez-vous, amplifiée par les attentions et le soin porté par mes amants pour que notre entrevue soit la plus merveilleuse possible. C'est la soigneuse préparation, choisir la tenue qui correspondra le mieux à ce que je pressens de vous, ou encore, revêtir la lingerie offerte en amont, que j'inaugure pour vos yeux. C'est le trouble avant de se découvrir en vrai, les sourires qui se muent en rires, la connexion qui s'établit et le désir qui prend. Nous sommes là, deux êtres humains en face l'un de l'autre, qui ne nous connaissions pas quelques minutes auparavant et qui maintenant nous enlaçons, nous caressons, défions le temps et les quand dira-t-on.
J'ai toujours trouvé que les interactions humaines étaient plus authentiques lors de ces rendez-vous secrets. Le fait de savoir, sans se connaître au préalable, très précisément où l'on va (nus et dans un lit, désolée pour le spoiler !) rend paradoxalement la rencontre plus simple et naturelle, débarrassée du vernis artificiel dont on s'encombre si souvent dans la vraie vie. L'intimité partagée y est follement libre - avec ce sel en plus, inestimable : celui du mystère, celui de l'interdit.
Quand nous nous quittons, nous revenons à nos vies. Les jours passent. Lorsque nous nous donnons à nouveau rendez-vous, l'excitation est toujours là, mais elle s'est légèrement déplacée. Nous nous connaissons désormais, et nous savons que notre exploration mutuelle ne fait que commencer. J'ai hâte de vous retrouver, de donner et de prendre nouvelles et baisers, de faire des galipettes, de nous noyer dans les câlins et les orgasmes. Les liens tissés sont intenses sans être compliqués ou pesants, car uniquement fondés sur notre entente sensible et sensuelle, débarrassés des attentes sociétales, et surtout, du moindre jugement. On peut tout se confier, tout oser et tout dire, surtout ce qu'ailleurs, on n'ose pas...
Ces espaces que nous ouvrons, vous et moi, en dehors de toute obligation, sont furieusement vrais, infiniment légers.
Peu à peu, nous sommes devenus des amants réguliers.
Vous êtes mes amoureux à temps partiel. Je suis votre maîtresse professionnelle, polyamoureuse vénale, engageante mais sans engagement. "Je ne te paie pas pour coucher avec toi, mais pour que tu ne me rappelles pas !" m'avait dit un jour, non sans humour, un amant - qui lui, je vous rassure, me rappelle, et ce, depuis des années !
J'aime être entourée de ce cercle restreint d'amoureux exceptionnels. Des hommes pour la plupart d'autres pays, d'autres cultures, d'autres générations, aussi passionnants qu'excitants, que je n'aurais jamais croisés dans un autre cadre et avec qui j'ai tant à partager.
Pourquoi vivons-nous, si ce n'est pour croiser d'autres trajectoires, découvrir d'autres personnalités que les nôtres ? Pourquoi vivons-nous, si ce n'est pour l'inconnu et pour l'exceptionnel ? Ensemble, nous élargissons les limites de l'existence, nous vivons plus densément, plus fort. Nous partageons bien plus que du sexe. Un échange d'énergies et de visions, un respect mutuel, une affection durable. De l'attachement sans attaches. Tant de souvenirs extraordinaires auxquels je ne peux repenser sans qu'un sourire m'échappe, sans que mon coeur s'emballe de nouveau. C'est qu'on en aura fait des folies, vous et moi !
Mes chers amants, vous faites partie de ma vie comme mes proches, mes amis, ma famille. Même si je sais que vous pouvez disparaître du jour au lendemain. On ne se doit rien. Ce sont les règles du jeu, que nous respectons de part et d'autre : ne pas pénétrer la vie de l'autre est la seule limite – qu'importe, puisque nous avons tant d'autres choses à pénétrer !
J'arrive vers les Invalides, continue vers le Grand Palais. Mon cerveau a encore une fois bifurqué.
Multiplier les rencontres d'exception ? Voilà un joli programme ! Je me sens comme un marin des temps modernes, un homme dans chaque port. Un marin en porte jarretelles, bien évidemment, et que l'on rétribue généreusement, pour la beauté du geste !
Bon mais revenons aux cadeaux, c'était à la joie que me procurent les cadeaux prodigués, que je voulais penser ! Au fait qu'étant à ce point le fruit de la générosité et de la gentillesse, ils ramènent le lumineux et le don au centre. Il ne s'agit pas d'argent, les cadeaux peuvent être modestes. Mais c'est cette attention, cette énergie positive qui me fait tant de bien.
Et selon la loi d'abondance la plus élémentaire, plus on me donne, plus j'ai envie de donner. Car j'aime donner moi aussi. Je suis généreuse et gentille moi aussi. À vrai dire, je chéris la gentillesse, une qualité souvent méprisée, mais qui est un de mes phares dans l'existence.
J'aime qu'on me fasse plaisir et j'aime faire plaisir. J'aime répandre de la joie, être, littéralement, une fille de joie. À ma petite échelle, tenter d'illuminer ce monde si sombre.
J'ai, ces derniers temps, bâti des relations avec des personnes que je n'ai encore jamais rencontrées mais qui, à distance, m'ont gâtée, par leurs présents et par leurs mots. C'est parfois un court message de temps à autre, parfois des conversations plus denses, nous avons prévu de nous rencontrer un jour, ou pas, mais dans tous les cas, vous êtes avec moi, vous veillez sur moi, ô mes bonnes fées masculines ! À chaque fois que je suis en contact avec vos présents, je pense à vous. C'est comme si vous m'accompagniez au quotidien.
Vous aussi, vous faites partie de ma vie, comme mes amants...
Sans m'en rendre compte, je suis arrivée sur les Champs Élysées, éclairés avec grandiloquence. Nous sommes fin décembre, et à l'approche de Noël, les guirlandes lumineuses ont envahi les rues. Je me souviens de cette excitation que je ressentais si fortement, enfant, à l'approche de cette fête, et que j'ai peu à peu perdue, avec les années, comme la plupart des intenses émotions de l'enfance.
Ne l'aurais-je pas retrouvée, ces derniers temps, grâce à vous ?
Oui, grâce à vous, c'est Noël toute l'année !
Merci de me faire rêver ! De me faire sentir unique et précieuse, comme ce que vous m'offrez !

