Dans les bois avec Leila

Quand Leila rit, le monde étincelle. Sont-ce ses yeux clairs qui semblent soudain s'emplir de paillettes, la lumière qui émane d'elle, si tiède, si solaire, ou son sourire radieux, qui emporte tout sur son passage, les cœurs et la morosité ? Leila éclaire de son chatoiement ce qu'elle touche. Sentir le rire de Leila, sous ses lèvres, contre son cœur, c'est rayonner sous une pluie d'or, c'est lécher l'arc en ciel.

J'ai rencontré Leila à Montréal alors que j'y travaillais pour une création avec une chorégraphe québécoise. Un soir, après les répétitions, une amie d'une des danseuses de la troupe, nous a rejoints au bar.
Leila semblait pétiller comme un verre de champagne, aussi douce que piquante, aussi tendre qu'acidulée. Nous avons tout de suite accroché, parlant sans retenue, nous déhanchant sur la piste de danse, beaucoup trop collé serré pour deux inconnues qui viennent de se rencontrer.
Assez rapidement, nous avons compris que nous "en étions". C'est assez marrant comme nous nous reconnaissons instinctivement entre nous, nous autres créatures de la nuit, compagnes de débauche, agents secrets du demi-monde en mission sur la Terre du Milieu. Comme si nous formions une caste secrète mais que munies d'un radar extra lucide, nous pouvions nous distinguer dans une foule compacte – là où personne, à part nous, ne nous soupçonnerait !
Au moment de nous quitter, nous nous sommes embrassées furtivement au coin des lèvres, et nous sommes promis de nous revoir bientôt, ici ou là.
"Ce serait tellement génial que nous nous retrouvions en rendez-vous ensemble !" lui ai-je murmuré par dessous la musique beaucoup trop forte.
"J'aimerais tellement, tellement !"
Nous nous sourions. Cette lueur malicieuse dans les yeux de Leila... De celles qui pourraient allumer un brasier...
Goûter la peau de Leila et la saveur de ses baisers, je pense en m'endormant ce soir-là, basculant progressivement dans les mondes parallèles, goûter la peau de Leila et la saveur de ses baisers, goûter la peau...

Quelques mois plus tard, la voix de Leila, chaleureuse et enjouée, envahit le creux de mon oreille, comme si sa propriétaire était allongée à mes côtés, confortablement installée dans mes draps plutôt qu'à des milliers de kilomètres, de l'autre côté de l'Atlantique.
"Je suis en voyage à Paris la semaine prochaine avec un gentleman tout à fait recommandable, je lui ai parlé de toi et il aimerait nous voir toutes les deux, me dit-elle au téléphone, la voix palpitant d'excitation. Pour un lunch date et tout l'après-midi ensemble. Ça te dit ?" "Si ça me dit ? Tu plaisantes ?" je lance un poil trop fort, alors que la foudre me transperce de part en part, "ça..." Comment pourrais-je qualifier cette émotion soudaine qui me submerge ? "Ça... ça... m'enthousiasme !!!"
Leila rit. Son rire, je pourrais d'ore et déjà me lover dedans, mais j'ai d'abord envie de le dévorer.
"Alors on dîne ensemble et ensuite on t'emmène à l'hôtel... Can't wait , ma chère !"

Le jour de notre rendez-vous, un temps brumeux recouvre Paris. C'est ce genre de journée où on a l'impression que le soleil ne se lève jamais, où on passe sans transition de l'aube au crépuscule. Les nuages sont lourds de menaces, l'air chargé d'électricité, il va pleuvoir pour sûr, mais le cœur léger, je me rends jusqu'à toi, jusqu'à vous, dans une robe rouge légèrement transparente, sous laquelle on peut deviner, juste deviner, ma lingerie sophistiquée.
Dans cette magnifique brasserie parisienne Art Déco que j'aime tant, nous nous rencontrons autour d'un plateau de fruits de mer. L'amant de Leila est aussi charmant qu'elle me l'avait présenté. Leila, que je n'avais connue qu'en jean et tee-shirt, porte un chemisier fluide qui la met en valeur et un soupçon de maquillage. Elle plante ses yeux dans les miens par dessus nos assiettes, son amant me détaille avec émerveillement, nous savons ce vers quoi nous tendons, sommes échauffés par la promesse de ce qui va venir, le désir qui monte entre nous trois, palpable.
Alors que nous dégustons le dessert et que les yeux de Leila scintillent au-dessus de la crème fouettée, que sa langue lèche la cuillère et que ses lèvres humides ne semblent jamais sécher, nos mains s'entremêlent sous la table. Je descends mes doigts le long de ses cuisses et remonte sous sa jupe. Son entrejambe est si brûlant à travers le tissu humide de sa culotte, que mon sexe se met à battre immédiatement, au rythme de mon coeur qui s'est soudain accéléré. J'ai une envie violente de toi, de te sentir frémir, haleter et gémir sous la chair de mes doigts, sous la pulpe de ma bouche.
L'amant de Leila nous regarde, les yeux assombris, la mâchoire desserrée. Il a vu où mes mains se sont faufilées, avides de plus, impatientes, et alors que de mon pied, je remonte sur sa cuisse à lui, je bute sur son sexe dur. Je me liquéfie.

"... Mesdames... Monsieur... Vous voulez un café ?"

Le garçon vient de répéter sa question pour la seconde fois, l'air de se demander pourquoi nous sommes tous soudainement devenus sourds. Ou bien il a parfaitement senti la tension sexuelle depuis le début du repas et fait mine de ne rien remarquer, se contentant de parler fort en surarticulant pour compenser notre inattention. Je retire ma main de la cuisse de Leila, mon pied de la braguette de son amant, un poil trop rapidement, car j'entraîne la nappe avec moi, et nous rattrapons avec hâte les verres qui choient sur la table dans un grand tintement, avant qu'ils ne se déversent et roulent sur le sol.

"Euh non. On le prendra à l'hôtel, enfin, plus tard... Euh... Ailleurs, non ? Qu'en pensez-vous ?" je dis. "Excellente idée.. A l'hôt... Ailleurs !" "L'addition !" lançons-nous tous trois de concert, avant d'éclater de rire quand le garçon s'éloigne de cet air sérieux, professionnel, qui ne l'a pas quitté.

Mes joues sont si chaudes qu'il faut que j'aille me rafraîchir. Leila me suit.
Dans les toilettes, nous nous jetons l'une sur l'autre et nous nous embrassons follement, adossées contre le lavabo, les jupes relevées, collant nos bassins, fouillant nos corsages, nous fichant éperdument que quelqu'un entre et nous surprenne.
"Tu m'excites tant", je te murmure.
"Tant", répètes-tu en écho.
Nous remettons nos vêtements en ordre à la va vite juste au moment où deux femmes trop apprêtées entrent à leur tour. Je croise notre reflet dans le miroir. Sous nos franges brunes, nos pommettes sont roses, nos bouches écarlates. Quand nous revenons à la table, légèrement décoiffées, notre amant nous jette un regard ardent.
"Allons-y Alonso !" je lance, imitant Belmondo dans Pierrot le Fou.
Aussi gracieuse qu'Anna Karina, Leila se lève et s'élance vers la sortie.

Il pleut des cordes quand nous quittons le restaurant. L'orage vient d'éclater, tonnant et se répandant sur Paris. Nous nous pressons à trois sous le parapluie pour nous engouffrer dans un taxi. Sur la banquette arrière, Leila et moi entourons notre amant. Nos mains se frôlent sur ses cuisses, s'entrelacent, attirées par la bosse qui continue de se dessiner nettement à travers son pantalon, par la chaleur humide qui émane de nos entrejambes, semble flotter comme un halo.
"Embrasse-moi, embrasse-moi encore", me chuchote Leila, et nous nous embrassons, insatiables, à quelques centimètres de la bouche de notre amant qui jette des regards impatients au GPS pour voir dans combien de temps nous serons à l'hôtel. J'ai tellement envie de vous deux que mes jambes s'écartent sans que je le contrôle. La respiration de notre amant s'accélère pendant qu'il glisse sa main entre mes cuisses et constate à quel point je suis excitée. Il passe un doigt sous ma culotte, pousse un léger grognement. La pluie bat contre les vitres, rendant Paris invisible autour de nous. J'embrasse notre amant, il embrasse Leila, nous nous embrassons tous les trois, il pleut, ça ruisselle et ça gronde. Le conducteur fixe la route devant lui, imperturbable, tandis que les essuie-glaces battent au rythme de nos pouls.
C'est un de ces moments où la vie, la vraie, rejoint mes plus beaux films, dans un rare télescopage entre le réel et la fiction. C'est exactement ce pour quoi la vie gagne à être vécue, je pense. Pour cela, rien que pour ça !

Arrivés dans notre chambre du sixième étage, nous nous jetons sur le lit, Leila et moi, pendant que notre amant nous contemple, envoûté. La pluie roule de plus belle sur le toit au-dessus de nous. Leila me serre doucement par la taille mais ses baisers sont fougueux, presque sauvages.
"Viens !" invitons-nous notre amant d'un geste. Rejoins-nous !
"Je veux vous regarder", nous dit-il, la voix rauque. "Faites comme si je n'étais pas là..."
Je bascule Leila sur le dos, la dominant de tout mon corps. Je hume ses cheveux, l'odeur de son cou, je passe ma langue sur sa gorge, descend jusqu'à la pointe de ses seins, qui se dessinent sous son chemisier en soie. Haletante, Leila tente de me défaire de ma robe. Nos mouvements sont hachés, rendus maladroits par la hâte. Je déboutonne son chemisier, enlève frénétiquement son soutien-gorge, dévoile sa superbe poitrine, que je lèche avant de descendre jusqu'à son sexe chaud, qui palpite à travers le tulle de sa culotte, tissu humide et brûlant, sur lequel se dessinent nettement les courbes de ses lèvres trempées.
"Oh, j'ai envie de toi, j'ai envie de toi", je gémis à son oreille, pendant qu'ouvrant les yeux, elle me sourit, les pupilles miroitantes.
Nos langues s'entrelacent et nos jambes se mêlent. J'aimerais que notre baiser ne cesse jamais. Nues, nous courons dans les sous-bois luxuriants, dans l'air chargé d'humus. De foisonnants massifs de fleurs sauvages, lourdes, capiteuses, bordent le chemin. Leila me bascule sous elle à son tour, me tenant fermement les poignets, une lueur impérieuse dans le regard. Sous son souffle, je fonds. Je la désire tellement que mon sexe pourrait exploser.
"Laisse-toi faire", me dit-elle...
Sous ses baisers, mes lèvres bourgeonnent, la sève circule avec force dans mes veines, le jasmin pousse au bout de mes ongles, mes cils grandissent démesurément pour tendre vers les cieux. J'en tremble tellement je veux sa bouche sur mon sexe et c'est justement là qu'elle se dirige, regarde comme les arbres sont hauts, sens comme la terre est douce, touche ces feuilles gorgées de suc, d'un vert profond, insondable, mon corps bouillonne comme un torrent à la fonte des neiges, je me cabre, oh c'est tellement bon, tellement, continue, continue, ne t'arrête pas. Sous la langue et les doigts de Leila, mon sexe se démultiplie, fleurit en gigantesques pétales claires. À travers mes yeux mi-clos, la cime des arbres fait comme un auvent. Le ciel est clair tout là-haut, tiens la pluie a cessé, je l'entendais encore il y a quelques minutes tambouriner contre le toit mais les nuages se sont dispersés, oh comme le ciel est bleu soudain, et cette odeur de terre humide, je me roule dans les buissons de fruits rouges et je me gorge de mûres, "suis-moi", me crie Leila, qui continue de courir nue devant moi, pourquoi mon corps est-il si chaud, pourquoi ces vagues de violente douceur me prennent-elles de part en part, "suis-moi, viens, oh viens", chante Leila en m'entraînant, me tenant par la main, ses doigts entrelacés aux miens, et les géantes pétales m'avalent, est-ce mon corps ou la forêt environnante, nous nous sommes confondus, mêlés, les pistils se dressent et dansent dans la rosée d'après averse, jusqu'à ce que sans prévenir, les arbres s'écartent brusquement, d'un coup.
Je débouche sur une immense clairière baignée de soleil, je crie, le soleil baigne mon visage, tellement aveuglant que je cligne des yeux et je crie, je crie, la tiédeur de l'air me saisit et m'apaise, je me laisse choir dans l'herbe, Leila nue sur mon flanc, notre amant à nos côtés.

Leila, les lèvres encore humides me regarde en souriant. De ma main, je n'ai cessé de caresser le sexe de notre amant. La brise s'est levée, légère, chargée d'une odeur musquée et florale, printanière, celle d'après la pluie, celle d'avant la suite.
Un rai de soleil a inondé la pièce. Des oiseaux chantent dans l'arbre qui borde la fenêtre, fêtant la fin de l'averse.
"Tu es celle qui fait venir le printemps, Leila !" je murmure, avant d'enfouir mon visage dans ses cheveux et de rouler sur elle pour l'embrasser de nouveau.
Et dans un grand éclat de rire, nous nous jetons sur notre amant, qui n'a plus d'autre choix que de se laisser faire...

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