Marcel Proust perdu dans l'univers de Kafka

J'aime les listes, les inventaires. Ceux gribouillés par des proches et perdus au fond d'une poche, d’un sac ou d'un tiroir. Ceux rédigés par des inconnus, trouvés dans des carnets ou au dos de photos dans des brocantes. Ceux écrits par des auteurs, de Pérec à Sei Shōnagon, en passant par Marcel Proust qui a, à plusieurs reprises, répondu à un test issu d'un album pour adolescents datant du XIXème, donnant son nom au fameux questionnaire.

C'est comme si cette énumération de petits riens, de goûts, de souvenirs, rendaient palpables des individualités, dans toute leur singularité, leur humanité et leur simplicité, compressaient le temps, déterraient des moments et des morts, et en matérialisant ce qui a disparu, rendaient plus vif le présent. Ce présent où tout tend à s'aplanir, s'unifier, se déshumaniser, dans ce monde dystopique qui cherche de plus en plus à nous formater et à nous catégoriser.

Comment conserver notre individualité, quand celle-ci, loin de nous démarquer, nous invisibilise ? Quand nous sommes contraints d'exister en partie à travers des réseaux sociaux qui nous poussent à nous fondre dans la masse, à servir aux autres ce qu'ils aiment et connaissent déjà ? Quand plus nos publications sont produites sur des modèles pré établis, plus on y joint des musiques populaires et des hashtags à la mode, plus nous sommes mis en avant ? Le "contenu" vide de sens remplace le sens. Les IA, de plus en plus utilisées sans conscience, nous poussent à agencer nos pensées d'une façon univoque – en sont témoins certains e-mails que je reçois, tous sur le même modèle bizarrement impersonnel et extrêmement engageant, comme vous pouvez l'imaginer... Même en ce moment, où je tape ces mots sur mon (vieil) ordinateur, un logiciel me propose de compléter mes phrases – je dois lutter pour dire ce que moi je veux dire, et non pas ce qu'on attend de moi que je dise. Les œuvres (quand elles sont soumises à la loi du marché) sont peu à peu simplifiées en raison du déficit d’attention du public. Et on sait bien qu'en réduisant les choses et les champs, on se réduit soi même, on réduit la pensée et ce qui nous entoure. À quel moment le monde a-t-il basculé dans un mauvais plagiat de 1984?

Pour moi, qui ai toujours essayé d'emprunter les chemins de traverse, d'aller là où poussent les mauvaises herbes et de ne jamais faire ce qu'on attendait de moi, c'est totalement anxiogène. Comment se tenir droit, singulier, unique dans un environnement qui nous ordonne de rentrer dans le rang pour exister ?

J'aime le monde parce qu'il est complexe, imparfait et plein d'aspérités. Parce qu'on ne peut rien résumer en une phrase, parce qu'il est violent et lumineux à la fois, parce que ni les émotions, ni les sentiments ne peuvent être censurés, parce qu'il déborde sans cesse, et se dresse en dehors des cadres, des marges et des règles. C'est ça que j'aime, les débordements. C'est ça qui m'intéresse et m'attire dans la vie, ce que je ne sais pas, ce qui jaillit. L'inattendu.

Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Voici donc, dans les pas de Proust et de tant d’autres, mon questionnaire. Comme Proust, et parce que, comme me l'a dit une chorégraphe avec qui j'ai (longtemps !) travaillé, je suis réfractaire à la règle, j'ai modifié certaines questions, selon mes goûts….
Je ne sais pas ce qu'il raconte véritablement de moi, sans doute un peu de mon état d'esprit à l'instant T. Ce qui est déjà en soi quelque chose.
Une vérité, même si dérisoire.
Un cœur qui palpite, quelque part, dans un corps, sur terre.

UNE TOUCHE D'ANNA

Ma vertu préférée : La gentillesse, le calme intérieur. Cela va souvent de pair.
La qualité que je préfère chez un homme : La générosité, la vraie, c'est-à-dire l’écoute de l'autre.
La qualité que je préfère chez une femme : La même, exactement.
Le principal trait de mon caractère : L'indépendance. Mon incapacité à rentrer dans le moindre moule - même quand le moule est joli et qu’il fait bon y être ! 
Ce que j'apprécie le plus chez mes amis : Leur fidélité, leur humour et ce quelque chose d'indéfinissable qui pétille au fond de leurs yeux.
Mon principal défaut : Mon incapacité à me presser.
Mon occupation préférée : Rêver.
Mon rêve de bonheur : Continuer comme ça.
Quel serait mon plus grand malheur ? De ne plus être au présent de mes désirs.
Quelle est votre plus grande extravagance ? Ma quête de simplicité.
Quel est votre état d'esprit actuel ? Baigner dans la lumière, sans en nier les noirceurs.
A quelle occasion mentez-vous ? Sur scène. Dans la vraie vie, je suis une piètre menteuse.
Ce que je voudrais être : Je ne peux m'imaginer être quelqu'un d'autre que moi. Est-ce précisément pour cela que j'ai choisi un métier où sur scène, je dois me glisser dans la peau de personnages, revêtir des masques et constamment me glisser dans d’autres vies que la mienne ?
Le pays où je désirerais vivre : Ici et maintenant.
Quelle est la chose la plus précieuse que vous possédiez ? Ma joie.
La couleur, la fleur, l’oiseau que je préfère : Je les aime toutes, sans exception. J'aime la diversité des choses.
Mes artistes préférés : Il y en a tant ! Je vais citer les dix premiers qui me viennent à l'esprit, là maintenant tout de suite. Demain, la liste pourrait être complètement différente. (...) Lee Miller, Roberto Bolaño, Louise Labé, Leon Spilliaert, Raymond Carver, Henry Purcell, Goliarda Sapienza, Meret Becker, Keith Jarrett, Ryusuke Hamaguchi, Chris Marker (...) Ah tiens, il y en a onze, je vous avais dit que j'étais réfractaire aux règles !
Mes héros et héroïnes dans la fiction : Les personnages secondaires. Ils cachent une mystérieuse histoire dont ils sont les vedettes.
Mes héros et héroïnes dans l'histoire : Les inconnus. Les anonymes.
Mes héros et héroïnes dans la vie réelle : Ceux qui gardent la tête haute. 
Ce que je déteste par-dessus tout : Les gens satisfaits d'eux-mêmes. Ils se pensent généreux alors qu'ils n'écoutent qu'eux.
Quelle serait, pour vous, une nuit parfaite ? Autour d’un repas (oui, j’adore manger), avec un verre de bon vin (oui, j’adore boire) puis entre les draps (oui, j’adore les tissus), partager quelque chose de profond avec un autre être humain — que cela soit notre première ou notre énième rencontre, que cela puisse s’exprimer avec des mots ou non. Sentir que j’ai vécu, pour de vrai, un moment avec quelqu’un.
Le don de la nature que je voudrais avoir : Le don d'ubiquité.
Comment j'aimerais mourir : Dans un sourire en coin. Ou dans un éclat de rire.
Ma devise favorite : "A toute chose, malheur est bon." Jusque là, cela s'est toujours vérifié, même lors de mes plus grandes tragédies personnelles... Cela pourrait être aussi : "Encore plus, partout, tout le temps." Croyez-moi ou non, au fond, c'est la même chose.

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