Éloge de la lenteur

À défaut de retenir le temps, on peut en voler des bribes. L’embrasser. S’y lover. S’y déployer. Essayer de l’habiter le plus pleinement possible.
Choisir la contemplation, la flânerie et la douceur.
Choisir la lumière et la sensualité.
Choisir la lenteur.

Ne pas avoir peur d’ôter.
S’effeuiller et effeuiller le monde.
Se mettre à nu. Le mettre à nu.
La délicatesse est essentielle. Une fois les pétales tombées, on peut souffler sur le pistil, légèrement.
Sens comme il est duveteux, soyeux, presque chaud. Effleure-le, goûte-le. Embrasse-moi.
Peu à peu, se débarrasser du superflu.
S’échapper pour mieux briller.
Élaguer pour que la sève circule mieux.
Inspirer. Expirer.

Exiger le meilleur, encore plus, partout, tout le temps.
Exiger la poésie. Rien de moins que l’intensité de la poésie.
Ne jamais vivre à moitié, et pour cela, pour être pleinement, il faut ralentir et laisser la place au vide.
Élargir le rien. Habiter les interstices. Faire grandir les silences.

Et nue,
regarder
toucher
émouvoir
car c’est ainsi qu’en retour, on est touchée et émue.
C’est là, au cœur, que palpite la vie, ne penses-tu pas ?

Passer les doigts dans tes cheveux.
De mes lèvres, descendre le long de ton cou, de la pulpe de ton oreille à ta clavicule, sentir l’arrière de ta nuque frissonner légèrement, voir la chair de poule se dresser à vue d’œil.
De ma langue, toucher chacune de tes vertèbres, frôler chacun de tes grains de beauté, goûter le creux de ton nombril.
Mon doigt passe sur l’arrête de ton nez, s’enroule dans les poils de ton torse, caresse ton ventre, suit la courbe de tes fesses et le grain de ta peau.
Je prends ton sexe dans ma main. Il est chaud. J’y appose ma joue, embrasse ta longueur, joue avec le gland. Et comme une liane, je remonte à tes lèvres, à tes yeux.
Pendant de longues minutes, nous nous regardons ainsi, nous plongeons l’un dans l’autre.
Cultiver l’art de la contemplation, des êtres humains, des choses.
L’inanimé existe-t-il ? Pour moi, tout est habité.
L’arbre devant ma fenêtre est mon plus pilier le plus solide, chaque jour il est là, immuable et pourtant différent, jamais le même, jamais.
Privilégier le petit au grand.
Ce qui est à ma portée de ce qui ne l’est pas.
Tant de choses précieuses déjà oubliées, qu’il suffit de retrouver, redécouvrir, ré explorer.
En fait, tout est là, déjà.
Il n’y a rien de fou à aller chercher, c’est le secret, tout est là.
Ce livre que je reprends, oublié.
Ce souvenir qui ressurgit, me fait sourire malgré moi.
Ce rendez-vous que j’ai ce soir, à l’autre bout de Berlin, car c’est à Berlin que je suis à l’instant, et comme il neige, j’irai à pieds, tout doucement.
Précautionneusement, je marcherai sous les flocons.
Je célèbre chaque moment, y compris et surtout le chemin.
Le chemin en soi a de l’importance, il n’est pas un entre deux, il n’y a pas d’entre deux, il est, complètement, en soi.
Tout.
Savourer.

Résolument la tête dans les nuages.
Le ciel au dessus de nous, regarde comme les nuages défilent lentement, mouvants, changeant de forme, regarde, on dirait un immense point d’interrogation !
C’est un lieu commun et pourtant, qu’y a-t-il de plus vrai, de plus beau que les nuages ?
Tout est là, déjà.
Dans les clichés, dans les instantanés, dans les tirages et ces nuages poussés par le vent, qui avancent au-dessus de nous, sans se presser, sans jamais s’arrêter.
Écrire lire marcher faire l’amour manger parler rire écrire.
Déguster la vie tant qu’elle est là.
La vie ? Qu’est-ce que c’est au fond, sinon une pause, une parenthèse ?
Une flamme dans le néant ?
Ce qui a été vécu a été.
Ce qu’il me reste : l’inconnu devant moi.
L’horizon.
La superbe.
Trois points de suspension.

Je traverse Berlin. Les températures sont négatives. À Paris, c’est rare, et Berlin sous la neige, c’est vraiment quelque chose.
Je suis émerveillée.
Pourquoi la neige amène-t-elle automatiquement cette aura magique, enchantée ?
Le sourire immense sur le visage, j’avance maladroitement sur la surface glacée.
La buée sort de moi, mes doigts sont gelés malgré les épais gants.
La neige rend le monde cotonneux, étouffé. Même les sons sont éteints.
Je glisse régulièrement sur des plaques de glace et puis je me rattrape.
Une allégorie, encore, je me dis, une allégorie.
Sous mon manteau, l’étoffe de ma robe. Sous ma robe, la peau nue, tout là-haut, entre l’extrémité de mes bas et la soie de ma culotte.
Je suis habillée de blanc mais mon cœur est brûlant et sanglant, et il bat, et ma lingerie est rouge carmin, ma peau tiède. À cet endroit de chair, pourtant à nu sous le tissu, je n’ai pas froid.
À nu, je n’ai jamais froid.
Quand je traverse l’Alexanderplatz, le vent pourrait me faire décoller. Je pourrais danser au-dessus des buildings, rejoindre le sommet de la Fernsehtur afin de me reposer un peu plus loin dans Mitte, puisque c’est là que nous avons rendez-vous.
Je passe le tambour de la lourde porte. La chaleur déferle sur moi comme une vague.
Je me retourne une seconde. Dehors, toujours, la neige, toujours le froid, alors que subitement, il fait si chaud. De fines gouttes de sueur perlent à l’orée de mes cheveux mais mes joues sont glacées.
Dans l’ascenseur, je troque mes bottes fourrées contre des escarpins. Le miroir me renvoie mon visage, les yeux brillants, les joues roses. Pas besoin de maquillage, non, pas besoin, aucun besoin.
Je parcours le long couloir pour arriver jusqu’à ta chambre. Mes hauts talons s’enfoncent dans la moquette moelleuse.
Je toque, trois petits coups secs. À travers l’épaisseur de la porte, j’entends le bruit de ton corps qui se meut pour ouvrir.
Et puis, tu apparais.
En une seconde, tu me découvres. Ton visage s’illumine de joie, comme celui d’un enfant devant un cadeau inespéré.
Oh ouiiiii !!! t’exclames-tu, levant les bras en signe de triomphe, tu es trop belle ! Trop belle, si belle, ouiiii ! répètes-tu dans une exclamation excitée soulagée, avant de m’ouvrir grands les bras, et sans que je réfléchisse aucunement, je me mets à rire moi aussi, et me voilà qui bondis contre ton torse, nous nous embrassons à pleine bouche, tout joyeux, si heureux que nous sautillons sur place, comme des gamins.
Tu fermes la porte de la chambre du bout de ta chaussure et nous laissons l’hiver dehors.
On se connaît depuis, quoi, deux minutes ?
Nous avons quoi, trois heures ?
Prenons le temps, je te dis, prenons le temps.

Et pendant qu’un à un, tu ôtes les boutons de ma robe,
combien, combien de boutons, mille, cent,
caressant mes hanches, frôlant mes seins à travers la soie, passant tes doigts sous ma robe, écartant l’élastique de ma culotte,
les bourrasques emplissent la chambre d’hôtel,
faisant voler nos cheveux, arrachant nos vêtements,
et dans le vent nous nous envolons, sous les flocons qui dehors continuent de tomber…

À défaut de retenir le temps, on peut en voler des bribes. L’embrasser. S’y lover. S’y déployer. Essayer de l’habiter le plus pleinement possible.
Choisir la contemplation, la flânerie et la douceur.
Choisir la lumière et la sensualité.
Choisir la lenteur.

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