Impressions d'été pour mieux entrer dans l'automne

Le ciel vu d'en haut, à travers le hublot. Nous traversons les nuages, survolons les habitations, les champs, les mers, aussi minuscules que dans un jeu pour enfants. Je ne m'en lasserai jamais je pense.
Les cigales qui stridulent dans la chaleur du jour. Le chant des grillons qui rythment la tiédeur de la nuit.
Ta main qui caresse mes hanches distraitement, sur la plage, remonte subrepticement vers l'aine, j'en veux plus, évidemment.
Le bruit des vagues, incessant, pendant que je m'assoupis sur le sable. Les pensées, incessantes, qui roulent au rythme de ces vagues, m'entraînent en volutes là où mon inconscient me veut.
Boire une coupe de champagne au soleil couchant. Décidément, parfois, les clichés ont du bon.
Sentir tes mains sur le haut de ma nuque et mes épaules se détendre, instantanément, à ton contact.
Lire des heures durant, oublier le temps qui passe, le monde qui bruit, s'immerger dans les mots, dans l'histoire de personnages qui deviennent aussi vivants que ces humains assis de l'autre côté de la piscine, aussi familiers que des amis chers.
Dormir les fenêtres ouvertes. Sentir peu à peu l'air se rafraîchir. Me blottir contre toi au cœur de la nuit parce que dans mes rêves, je frissonne soudain.
Ne pas avoir envie de se quitter et prolonger de vingt-quatre heures, parce qu'après tout, pourquoi pas ?
Je te fais visiter Paris, où je suis née, où j'ai grandi. Nous traversons la Seine. Nous arpentons les jardins. Nous flânons sur les terrasses des bistrots. Chaque recoin de cette ville tant aimée est gorgé de souvenirs. Tu souris quand j'évoque telle ou telle anecdote. Tu me suis dans les ruelles, dans les passages, dans les dédales. Tu sais très exactement ce que je porte sous ma jupe. C'est en soie et quelque peu alambiqué, avec des ouvertures savamment placées.
Le paysage qui défile à travers la fenêtre du train. En quelques minutes, on passe d'une forêt à un champ, à un village, à une ville. L'impression d'être face à un écran de cinéma. Le monde devenu poème.
L'intensité de la vibration au cœur de mes cuisses. La rame est bondée. Nous ne faisons semblant de rien. Tu appuies sur la vitesse supérieure. Je mords ma lèvre puis éclate de rire parce que c'est une image tellement surfaite, qui pourtant était si spontanée, si sincère. C'est fou comme nous reproduisons sans le vouloir les images les plus clichés, je te dis, avant de me taire subitement, les yeux plissés par le plaisir. J'ai du mal à penser, je hoquète, c'est si bon, j'ai du mal à penser.
Rester sur la plage déserte jusqu'à la tombée de la nuit. Peu à peu, les gens se rhabillent et s'en vont, les cris s'estompent, la température et la lumière baissent. Nous, rien ne nous force à partir, et nous savourons ce moment volé, cet entre deux, ce pli du temps.
Le goût des tomates. Soudain je me rappelle que c'est ça, le goût des tomates, à la fois sucré et acide, la texture fondante craquante, l'odeur discrète que j'aurais du mal à invoquer en hiver mais qui est soudain si évidente, si prégnante, il faut que je m'en rappelle, sur mes papilles, c'est une des choses primordiales à ne pas oublier à la fin de l'été.
L'incomparable saveur des fraises, des myrtilles, des mûres gorgées de sucre. Le goût de la pastèque. Le velouté des abricots. Et de la crème chantilly aussi.
Sentir une goutte de sueur rouler le long de mon dos. La fraîcheur du glaçon sur le bout de ma langue. Les grains de sable épais dans lesquels s'enfoncent mes orteils.
Essayer le nouveau maillot de bain que tu viens de m'offrir. Sentir le tissu qui sent le neuf sur ma peau, puis regarder les gouttes humides perler à sa surface.
Au sortir de la douche, enfiler la robe et la lingerie que tu as choisies pour la soirée. Me maquiller à peine, juste une touche du parfum reçu en cadeau il y a quelques mois, notre parfum, ça suffira.
Manger une pizza quatre fromages au cœur de la canicule. Reprendre de la mayonnaise avec les fruits de mer. Savourer ces vins délicieux sur une terrasse qui surplombe la ville, le sommelier qui explique ses choix, comme un acteur, les oiseaux tournoyant tout en haut dans le ciel sans nuages.
Tes doigts qui me touchent discrètement dans l'eau. Il faut garder un visage impénétrable. Il ne faut pas se faire repérer par ces adultes sérieux qui nagent, qui font bronzette.
Voir l'éclipse du soleil, de ses yeux voir. Le monde qui penche. La magie primaire. Nos sourires immenses, comme des enfants, toute la soirée.
Monter ce chemin de randonnée avec toi, le cœur battant au rythme de l'effort, la température qui augmente subtilement, les arbres qui s'écartent peu à peu pour laisser passer de plus en plus de lumière, et tout à coup nous débouchons sur un sommet et c'est la brusque immensité qui nous prend à la gorge. Nous avons quitté les sous-bois pour le ciel. Nous surplombons le monde.
Paris surchauffé, au début du mois d'août. L'asphalte brûlant. Les cafés, les commerces fermés. Je marche avec délice dans la touffeur, dans les rues vidées de ses habitants. Cette drôle d'impression d'évoluer dans un film de science-fiction. Cette curieuse sensation de liberté, d'espace retrouvé, de tout est possible et d'entre deux. Il faudra attendre la semaine qui s'étire entre Noël et le Jour de l'An pour retrouver ce Paris-là.
Faire l'amour sur un balcon, dans l'eau, dans les bois, sur la banquette d'une voiture. Dans un lit aux draps frais, si doux sur nos peaux. Sur le canapé, sur le sol, sur le toit plat de l'appartement que tu as loué.
Le bonheur de voyager. Les aéroports sont à mes yeux un des endroits les plus inhospitaliers au monde, et pourtant, j'aime arpenter ce couloir beaucoup trop tôt, les yeux encore lourds de sommeil, les membres engourdis, en faisant rouler cette valise encombrante, sachant que tout cela m'amènera vers l'inconnu et inévitablement, vers la joie.
Voir le soleil se lever par le hublot, une nouvelle fois. Avoir la sensation d'être au cœur des mystères de l'univers.
Découvrir une ville que l'on n'avait jamais visitée avant. La réalité qui remplace le fantasme sans rien perdre de sa superbe.
Alors que nous venons d'arriver, déjà faire de nouveaux plans ensemble. Décider d'autres destinations, de restaurants, d'hôtels, de longs trajets en train, de folies en avion, d'intermèdes érotiques.
Être immanquablement excitée pendant les longs trajets en voiture. Avoir envie que tu me touches mais tu conduis et j'ai peur des accidents. Malgré cela, j'écarte les cuisses et te montre qu'une fois encore, je ne porte pas de culotte. C'est l'été après tout. Il faut savoir vivre dangereusement.
Voir le soleil qui se lève dans la mer. Aucune pièce, aucun ballet, aucun opéra, aussi somptueux soit-il, ne peut rivaliser avec un tel spectacle. C'est donc cela que nous cherchons à faire, nous autres artistes, essayer d'atteindre la pure beauté du monde qui nous entoure, tant que nous existons encore.
Ah si, il y a quelque chose qui peut rivaliser avec un tel miracle : voir le soleil se coucher dans la mer.
Aller sur une île suffisamment étroite pour pouvoir voir le soleil se lever à l'est et se coucher à l'ouest. Prendre cette habitude et ne jamais manquer un lever de soleil, un coucher de soleil. Et à midi, sous le soleil exactement.
Marcher ensemble dans les salles du musée. Nous nous perdons, nous retrouvons devant un tableau, nous perdons encore puis nous retrouvons. Ensuite, nous buvons un café dehors, emplis de toute cette splendeur. Nous nous demandons si nous repassons par l'hôtel avant d'aller au restaurant. Nous repassons par l'hôtel.
Le balcon qui surplombe la rivière. Les reflets du soleil dans l'eau, qui changent d'heure en heure, nous pourrions passer notre vie à les contempler, me dis-tu, et je suis tellement d'accord avec toi que j'ai encore envie de toi. Ton âme et l'univers semblent m'exciter sans fin.
Les jours sont si longs et pourtant le temps passe si vite, je me dis, me serrant contre toi, je ne veux pas rentrer, je ne veux pas rentrer, jamais.
Je rentre. Je dois rentrer. Toi aussi. Septembre nous fait de l’œil.
Ce n'est pas que j'ai oublié que le monde brûle, métaphoriquement et réellement, mais puisque je n'y peux présentement pas grand chose et que ni ma tristesse, ni ma colère ne serviront dans l'immédiat, je choisis, résolument, de me raccrocher au beau, au petit et, armée de ma joie, de contribuer de toutes mes forces à éviter les désastres à venir.

