Splendeur Et Merveille Des Courtisanes - Pourquoi Je Deviens Anna

Il est essentiel pour moi de pouvoir donner corps à Anna, en regard de mon travail officiel d'artiste. Les deux sont intimement liés, même si je veille à faire le distingo et à ce que les mondes ne se croisent pas – oui, cela ne vous étonnera pas, j'aime les identités multiples et les masques, c'est mon côté superheroïne - j'aime aussi les déguisements sexy d'ailleurs, les catsuits et les cuissardes en vinyle, les parures vintage et la lingerie en latex... Mais revenons à notre sujet !
En entrant dans le monde professionnel, j'ai très vite compris que dans ma pratique de danseuse, ce ne serait pas seulement la discipline, la recherche, la créativité qui seraient requises, mais aussi tout un à côté nettement moins plaisant, et qui n'a absolument aucun rapport avec l'art, un travail de réseau, c'est-à-dire, de séduction : plaire, faire en sorte que des personnes qui détiennent du pouvoir dans mon domaine me donnent ou pas du travail. L'équivalent des courtisans à la cour du roi, en quelque sorte, ai-je pensé en voyant mes collèges, aux auditions ou aux pots de première, faire des courbettes devant les directeurs de salle et les chorégraphes. Or je n'ai jamais aimé m'incliner devant les puissants, et sans doute justement parce que je déteste ça, je n'excelle pas à ce jeu.
Dans la vie réelle, je n'aime ni les faux semblants, ni les jeux de pouvoir. Je ne les aime que sur scène, je ne les aime que chez Shakespeare. Je déteste feindre. Je ne sais pas mentir. Je n'éprouve aucun plaisir dans le challenge. J'abhore la mise en concurrence. Je ne suis pas intéressée par les problématiques d'ambition, de domination et je n'ai pas envie d'avoir à me préoccuper de ce genre de dynamiques dans ma pratique artistique. Je préfère aller droit, je préfère ce qui est franc, direct et sincère.
Mais ce que je hais par dessus tout je crois, c'est ce jeu hypocrite: séduire en (se) faisant croire que ce n'est pas de ça qu'il s'agit.
Franchement, me suis-je dit, si je dois courtiser, autant le faire pour de vrai, c'est plus honnête et c'est plus drôle. Je vais devenir courtisane, mais dans le sens noble du terme, dans la grande tradition : une femme puissante et libre, l'inverse de quelqu'un qui se courbe pour obtenir des faveurs – une courtisane peut éventuellement s'agenouiller pour en octroyer, mais c'est à son bon vouloir, et c'est bien là toute la différence.
Et c'est comme ça que je me suis retrouvée à sucer des bites pour de vrai au lieu de lécher des culs pour de faux – et inversement.
L'avantage est que si je n'aime pas la flagornerie, j'aime le sexe. Que si je n'aime pas à avoir à convaincre des personnes qui eux, ne me convainquent pas, j'aime les rendez-vous intenses avec des inconnus qui ne le restent pas longtemps. J'aime cet accès direct au territoire intime d'un autre que moi-même, ce qui incarne pour moi l'authenticité à l'état pur. J'aime donner du plaisir et en recevoir. J'aime la réciprocité. En d'autres mots, je préfère l'horizontalité à la verticalité.
Et si tapiner en tant qu'artiste m'est absolument insupportable, rencontrer des personnes qui m'apprécient pour ce que je montre de ma sensibilité, pour les textes que j'écris, pour l'érotisme que je mets en scène à travers mes photos, et qui me remercient en me gâtant pour cela, ça fait sens et ça me plaît. C'est de la générosité partagée. Un échange de joie et de plaisir. Personne ne s'incline. Là où le tapinage artistique me laisse un arrière-goût désagréable, les rendez-vous d'Anna me redonnent foi en la vie, parce qu'ils me rapprochent de ce qu'il y a de plus beau chez l'humain, ce qui luit tout au fond, ce qui d'ordinaire est si bien caché, au lieu de me donner à voir des pantins qui jouent, mal la plupart du temps, leur petit rôle dans notre petite société. Je partage des moments privilégiés au lieu de me mettre péniblement en interaction avec des masques. Et n'est-ce pas, finalement, la même chose que je recherche en tant qu'artiste ? Toucher le coeur de l'humanité ?
C'est donc un équilibre que j'ai trouvé depuis longtemps, me plaçant ainsi dans la lignée de nos glorieuses prédecesseures. En effet, des hétaïres de l'Antiquité aux courtisanes du 19ème, des Geishas aux Devadâsî, je ne suis ni la première, ni la dernière, à exercer en parallèle ces deux professions, l'une nourrissant l'autre, dans le double sens prosaïque et métaphorique.
Devenir Anna est un moyen de mener avec intégrité mon chemin artistique. J'ai le privilège de ne faire aucun compromis. En tant qu'interprète, je n'ai pas besoin d'accepter des projets parce qu'ils sont rémunérateurs. Je ne suis pas aux aguets, j'attends tranquillement que les saisons se remplissent. En tant que créatrice, je peux faire ce que je veux, comme je le veux, en sachant que je peux gagner de l'argent à côté, sans avoir à attendre la validation de mes pairs, dont je fais peu de cas. Cela me donne une grande liberté. Considérez-vous comme mes mécènes, en quelque sorte !
Car en art, comme dans un lit comme dans ma vie, ma seule boussole, c'est mon intuition et ma sensibilité. Je ne veux pas que ce que je créée soit tributaire du désir d'autres personnes ou de modes éphémères. C'est moi. C'est unique. C'est vrai et entier. Anna me permet de tenir cette ligne.
Elle me permet aussi d'avoir un recul salutaire sur le monde de l'art. J'ai toujours aimé naviguer dans plusieurs milieux, exister entre les microcosmes, être à la fois ici et là, n'appartenir à rien ni personne, avoir toujours la possibilité de faire un pas de côté et de m'échapper. C'est ainsi qu'on se débarrasse des oeillères que l'on porte sans même s'en rendre compte quand on ne lit le monde que par un seul angle. Je crois résolument que me déporter légèrement, choisir d'emprunter plusieurs routes à la fois, me rend à la fois plus forte, plus fine et plus libre.
Enfin, je peux laisser libre cours à mon côté aventurier, assouvir mon besoin de vies parallèles. Finalement, ne recherche-je pas la même chose en tant qu'artiste et en tant que courtisane, moi qui ne me satisfais pas complètement de la dimension zéro du réel et ai un besoin constant d'ailleurs ? Je m'évade dans mes aventures pour une raison assez similaire à celle pour laquelle je monte sur scène : m'inventer une vie parallèle, une mise en jeu, donner du relief à l'existence, échapper à la contingence de notre condition humaine, c'est si puissant ! Et c'est ce que je vous propose de faire avec moi si vous m'accompagnez... Agent secret sur la piste du plaisir, experte en double vie, Anna m'octroie le droit de vivre plus fort dans un pan d'irréalité terriblement réel, surréel même. Et cela va sans dire, mon imaginaire et mon travail d'artiste n'en sont qu'avantageusement nourris.
À vrai dire, jusque ici, j'ai toujours eu suffisamment de travail en tant qu'artiste pour vivre et être comblée – je touche du bois. Le travail est toujours venu à moi. Mais c'est peut-être justement parce que je peux me permettre, grâce à Anna, de ne pas le chercher.
Je n'ai donc pas besoin d'Anna pour vivre mais j'ai besoin d'Anna pour vivre ! Plus qu'une nécessité financière, Anna est un soutien et un régulateur, un équilibre émotionnel, de vie. Et c'est aussi parce que j'ai le privilège de ne pas en dépendre que je peux laisser libre cours à ce don que j'ai, celui de l'écoute, du partage et de la sensualité, en choisissant de ne rencontrer que les rares bonnes personnes, qui me feront du bien et à qui, en retour, j'en ferai.
And last but not least, je crois que j'aime faire partie des femmes de mauvaise vie, ce Girls Gang international d'incendiaires beautés. Être dans le droit chemin n'a jamais été mon truc.
Une conclusion ? Vive la splendeur et la joie des courtisanes !

